La bonne discipline

La bonne discipline

Par Albert Libertad (1905)

L’ordre social ne forme qu’un bloc. Un bloc de même fonte.
On peut, selon les teintes, donner à chaque veine un nom différent.
On y trouve la veine du capitalisme, la veine du cléricalisme, la veine du militarisme et bien d’autres encore. Mais on ne sait porter un coup de pioche contre telle veine sans toucher telle autre tant elles s’entrecroisent, se mêlent, se mélangent. Elles viennent d’une même coulée.

Aussi, lorsque nos amis se proposèrent de fonder une ligue antimilitariste, j’entrai en bataille presque immédiate contre le projet.
Je dis « presque immédiate » car je pensais tout d’abord me trouver en face d’une spécialisation contre tel aspect de la société qui ne s’exclurait pas de souffleter tel autre. Mais je compris vite que là n’était point la méthode employée et que j’étais en face d’une spécialisation exclusive de tout autre mode d’agir.

Successivement, et en me plaçant de ce point de vue anarchiste, auquel je m’efforce de rester le plus possible, je n’eus qu’à noter les multiples boulettes que nos amis roulèrent en leurs doigts.

Je ne reviendrai pas sur l’histoire du congrès d’Amsterdam [1], sur la lettre donquichottesque envoyée à ces messieurs les souverains d’Europe pour leur notifier d’avoir à licencier leurs armées. Frédéric Passy était dépassé, ô combien !
Je ne parlerai pas de la forme ridicule d’Association nationale avec sections nationales, départementales et communales ; de l’établissement d’une carte avec cotisation fixe dont partie réservée pour la section à laquelle appartient le cotisateur, partie pour le groupe central français, partie pour le groupe international – ne nous voila-t-il pas aux beaux jours de l’Internationale ?

J’omettrai volontairement cette manie de s’encarter et de centraliser le travail pour dame Police ; les différents enfantillages, œuvres de mains administrativement inexercées.

Oui, tout cela n’est que tâtonnement par lesquels nous risquons de passer tous chaque fois que nous entreprenons un travail, une lutte un peu ardue.
Mais ce qui fait que l’AIA était à combattre, ou que, pour ma part, je crus ce travail de toute utilité, ce fut ce cantonnement exclusif dans l’antimilitarisme et cette fusion – dans ce but – avec tous ceux qui se targuaient de ne pas aimer l’armée.

De ce fait un pacte fut quasi conclu entre anarchistes et socialistes, voire radicaux, en vue de combattre le militarisme. Certes, chacun devait prendre en dehors de cette lutte sa liberté entière. Mais nos amis qui se jetèrent tête baissée dans cette forme de propagande n’eurent plus le temps de se reprendre.

Dans plusieurs villes, à Paris même, dans quelques arrondissements, les groupes de l’AIA furent entièrement socialistes – et ce n’est d’ailleurs pas ceux qui remplissent leur « devoir international » le plus mal –, car les individus qui se sont rencontrés la veille, prêts à se casser la figure dans une réunion électorale par exemple, ne sont pas prêts à marcher ensemble ; le reste, ce fut le petit nombre, fut exclusivement anarchiste. Même des sections se partagèrent pour se trouver d’une même idée et pouvoir lutter plus utilement.

Mais dans les sections anarchistes, où l’idée d’autonomie devait nécessairement régner, ce fut bientôt autre chose. Elles n’attendirent pas les ordres, la ligne du comité national : elles agirent.

Et voilà tout le problème qui se soulève à nouveau, nous obligeant à porter les yeux sur ce milieu que la présence de nos amis rend malgré tout intéressant.

En effet, dans Le Libertaire, qui est l’organe français de l’AIA, sous la signature E. M., deux articles viennent de paraître. Avec des atténuations, des restrictions, les sections – anarchistes, cela se lit à travers les lignes et dans les « fautes » qui leurs sont reprochées – reçoivent la leçon du comité national.

Il y est développé avec soin, preuves à l’appui et affirmations surtout, deux théories socialistes : « La centralisation et la spécialisation. »

C’est le comité national qui doit faire paraître brochures, pamphlets, manifestes ; c’est le comité national lorsqu’il le jugera nécessaire qui entreprendra une tournée de conférences. Il pourra en assumer les frais, « la caisse se trouvant constamment et normalement alimentée » ; c’est même le comité national qui se chargerait de la défense des camarades. Il aurait son avocat.
Voilà pour la centralisation.

Et voici pour la spécialisation : « Les sections doivent s’en tenir au rôle nettement déterminé qu’elles se sont librement assigné : la destruction du militarisme », dit E. M.
Et « deux sections, l’une du Midi, l’autre de Paris », sont « amicalement mises en garde contre un système qui, s’il était suivi, ne tarderait pas à constituer un sérieux danger pour la vitalité de l’AIA ».

Quel est donc ce « pêché », véniel d’intention, mais mortel de conséquence ?
Avoir « organisé des réunions qui n’avaient qu’un rapport très lointain avec l’antimilitarisme », une sur « les miracles, la magie et le moderne hypnotisme », l’autre sur « l’immoralité du mariage ».

Et avec des tours et des détours, avec des périphrases flatteuses, couvrant de roses la brassée d’orties avec laquelle il fouette l’insubordination des sections, E. M. en arrive au grand point, utile à résoudre dès maintenant, car la période électorale s’approche à grands pas.

Le comité national ne veut pas être un comité directeur. Que non point. Il veut seulement « indiquer » la marche à suivre, décider de la parution d’une brochure ou d’un manifeste et en choisir les termes. Comme une douce mère, il invite à la sagesse ses enfants, les sections. Voyez ce qui arrive à Lemaire pour avoir fait paraître la brochure Aux conscrits, à Mochet pour un petit manifeste [2] de rien du tout. Le comité nationale donnera l’heure d’agir et notifiera le texte des paroles sacramentelles à prononcer et à écrire.

Et c’est le comité national qui tiendra unis les éléments hétérogènes que joint le plâtre d’un antimilitarisme fictif. Pour les antimilitariste chrétiens, juifs ou francs-maçons on ne parlera pas de religion, ni de simagrées culturelles ; pour les antimilitaristes collés à un numéro féminin selon la loi, on ne touchera pas au mariage ; pour les antimilitaristes politiciens et votards, on ne touchera pas à la politique, au socialisme ; pour les antimilitaristes commerçants, on passera l’éponge sur les falsifications et les vols patentés.

Pourvu que Frédéric Passy, Nicolas Romanoff [3] et Roosevelt, ces partisans de la paix, ne songent pas eux aussi à faire une section qui paierait régulièrement ses cotisations et au nom de laquelle on ne parlerait qu’avec componction de l’impérialisme bourgeois ou féodal.

Les sections se rencontreront donc toutes les semaines, plusieurs fois, pour rabâcher éternellement les mêmes rengaines. Des sous-Guerdat y feront des cours de révolution, de balistique et de dépavage de rues. On se serrera la main, tous unis dans un commun travail, etc., et l’on ira, dans les locaux à côté, dire que les votards sont des idiots et que les anarchistes sont des « quarante sous » [4].

Qu’individuellement les anarchistes se complaisent à entrer dans des associations socialistes soi-disant antimilitaristes, c’est leur affaire. Ils peuvent y faire du travail. Je suis convaincu que, d’avance, ils ne restreindront pas l’envolée de leur propagande. Mais que les anarchistes paraissent avoir fondé eux-mêmes une association antimilitariste où on limitera les sujets parce qu’ils heurteraient les individus encore dans toutes les ignorances, c’est du dernier ridicule.

J’ai autrement confiance dans la logique des idées anarchistes. Je sais qu’elles ne craignent ni le débat ni la contradiction, et dans n’importe quelle section les camarades sauront prendre pied dans la discussion.
Mais cette logique anarchiste nous dit aussi la phrase par laquelle je commençais cet article : L’ordre social ne forme qu’un bloc. Un bloc de même fonte.

Je ne veux m’unir que par affinités en tâchant de conserver le plus possible mon autonomie, et le plus possible celle du groupe d’amis auxquels je me joindrai pour agir.

Craignons de fabriquer nous-mêmes des marchepieds pour escalader le pouvoir.
L’antimilitarisme est de source essentiellement anarchiste. L’antimilitariste ne peut être qu’anarchiste. Seuls ceux qui luttent contre l’organisation sociale tout entière ont le double vouloir de ne pas la défendre et de détruire ceux qui la soutiennent.

Albert Libertad, dans L’anarchie n°34, 30 novembre 1905.

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